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Un peu plus haut et un peu plus loin

Publié par Sonia Daly le dans Développement global de l'enfant

La dernière page se tourne. Ça fait au moins 1000 fois qu’on me raconte l’histoire du petit lapin et du loup. Du haut de mes 4 ans, je voudrais que ce moment dure pour toujours. L’héroïne de l’histoire? Celle qui a parcouru inlassablement avec moi chacune des pages de ce petit livre, qui m’a traînée au théâtre, fait découvrir la beauté des toiles de Riopelle, initiée au jardinage et aux discussions politiques: ma grand-mère.

Un petit bout de femme née entre les deux Grandes guerres, qui a dû quitter la petite école avant même la fin de son primaire… pour ensuite obtenir un diplôme d’études secondaires une fois son dernier fils parti de la maison, à l’aube de la cinquantaine et déjà plusieurs fois grand-mère.

Diplôme en poche, tout un monde de lecture, d’écriture et de culture s’est alors ouvert à elle, et elle a souhaité partager le plaisir du savoir et de la découverte avec ses petits-enfants. Ce n’est qu’une fois diplômée à mon tour que j’ai pris la pleine mesure de l’ampleur de ce qu’elle avait réalisé.

L’éducation, une protection supplémentaire contre les aléas de la vie


D’instinct, ma grand-mère savait que l’éducation lui apporterait une meilleure qualité de vie pour elle-même, mais aussi pour sa famille. Par contre, ce qu’elle ne savait pas à l’époque, c’est que la recherche allait lui donner aujourd’hui entièrement raison.

La scolarité des parents, et plus particulièrement celle de la mère, est souvent étroitement associée au bien-être de l’enfant dès la grossesse. À titre d’exemple, nous savons désormais que plus la scolarité est faible, plus le risque d’accoucher prématurément ou d’un nouveau-né ayant un retard de croissance est élevé[1]. La même tendance est observée quant au risque pour un jeune enfant de présenter une vulnérabilité au moment d’entrer à la maternelle[2].

Évidemment, ça ne veut pas dire que sans mère diplômée, les enfants sont condamnés à suivre une trajectoire difficile ou alors qu’une longue scolarité garantit le bien-être des jeunes enfants. Ça ne signifie pas non plus que l’éducation des pères n’a aucune influence sur le développement des enfants.

Il faut plutôt voir l’éducation comme une protection supplémentaire contre les aléas de la vie, un coffre à outils plus garni, plus particulièrement pour les femmes.

Au Québec, plusieurs jeunes femmes deviennent mère sans cette protection supplémentaire. En 2014, 6 % des naissances provenaient de mères sans diplôme d’études secondaires. Cette proportion est légèrement à la baisse pour l’ensemble du Québec, mais demeure tout de même élevée dans certaines de nos régions telles que le Nord-du-Québec, l’Abitibi-Témiscamingue et la Côte-Nord[3].

Dans les médias, nous évoquons régulièrement notre inquiétude envers les garçons, qui sont effectivement plus nombreux à quitter l’école secondaire sans diplôme. Cela dit, les conséquences du décrochage scolaire sont plus marquées et plus durables chez les filles. En effet, elles sont plus nombreuses que les garçons à ne jamais reprendre le chemin de l’école après l’avoir abandonné, plus particulièrement après la naissance d’un enfant, et elles sont aussi plus nombreuses à demeurer emprisonnées dans le cycle de la pauvreté, parfois durant toute leur vie, bien souvent avec un ou plusieurs enfants à charge[4].

Des projets innovateurs de scolarisation des mères en Estrie


Heureusement, il est possible d’agir et de briser ce cycle. C’est ce que font notamment trois projets innovateurs, qui ont vu le jour entre 2009 et 2016, dans la MRC des Sources, la MRC du Granit et la MRC de Coaticook, toutes trois en Estrie. Issus de partenariats inusités, mais ô combien intéressants, entre des instances de concertation, des Maisons de la famille, des Commissions scolaires – secteur de l’éducation aux adultes et des Carrefours jeunesse emplois, les projets «Maman futée», «Groupe MOUV» et «Parent-bition» permettent à des mères de compléter des crédits en mathématiques et en français dans un cheminement à temps partiel en vue d’obtenir leur diplôme d’études secondaires tout en bénéficiant d’un soutien psychosocial.

Les effets de ces projets sont prometteurs. Non seulement les mères participantes décrochent leur diplôme et décident, pour certaines, de poursuivre leurs études, mais elles mentionnent également reprendre du pouvoir sur leur vie comme adulte et comme parent. L’environnement de ces familles est du coup beaucoup moins précaire et les aspirations scolaires des enfants suivent celles de leurs mères.

Signe que ce type de projets mérite toute notre attention, le ministère de l’Éducation, du Loisir et du Sport a accordé en mars dernier du financement pour la réalisation d’un projet pilote dans la région estrienne.

Plusieurs décennies séparent le vécu de ma grand-mère à celui des femmes d’aujourd’hui.

Même si, pour les jeunes mères, terminer ses études demeure encore un parcours de combattant, des voix s’élèvent, des mains se lient et des liens se tissent un peu partout au Québec. D’autres mères et grand-mères célèbreront leurs réussites et d’autres projets communautaires contribueront à créer des opportunités d’aller un peu plus haut, un peu plus loin.

Connaissez-vous d’autres initiatives comme celles en Estrie qui permettent aux parents de reprendre leurs études secondaires?

 

[1] Luo, Z. C., Wilkins, R., & Kramer, M. S. (2006). Effect of neighbourhood income and maternal education on birth outcomes: a population-based study. Canadian Medical Association Journal174(10), 1415-1420.

[2] Institut de la statistique du Québec. Conditions de la petite enfance et préparation pour l’école: l’importance du soutien social aux familles. [En ligne] http://www.stat.gouv.qc.ca/statistiques/sante/bulletins/portrait-201304.pdf

[3] Observatoire des tout-petits. Proportion de naissances issues de mères n'ayant pas terminé leur scolarité de niveau secondaire (moins de 11 années de scolarité). [En ligne] https://tout-petits.org/donnees/environnement-familial/caracteristiques-sociodemographiques/scolarite-de-la-mere/socio-scolarite-mere/

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